Comments

Qu’est-ce que le Québec contribue d’unique au royaume de Dieu?

C’est la question que Jeff Denlinger, président de World Venture, une des plus grandes organisations missionnaires évangéliques aux É-U, m’a posée quand il est venu à Saint-Jérôme en 2013. Je réfléchis à cette question depuis. Quelle est notre contribution unique à la grande famille multi-ethnique de Dieu? Pas sûr… Notre croisement américain-européen ? Mais justement, on ne représente bien ni l’un ni l’autre. Notre accent Québécois ? On a nous-même de la misère à mettre le doigt dessus. Et puis il y a quelques temps, je mets la main sur un livre de Gérard Bouchard qui compare le Québec aux autres « collectivités neuves » d’Amérique et d’Océanie, qui ont pratiquement toutes accédé à la souveraineté politique. Après avoir survolé les relations dysfonctionnelles des Québécois avec la France (abandon), avec le Canada-anglais (domination), avec les É-U (assimilation) et avec le clergé catholique (abus), il sonde l’avenir de la culture Québécoise. Il étale les options proposées :

  1. Hybridation (une culture Québécoise distincte émerge du mélange fructueux entre l’Amérique et l’Europe)
  2. Américanisation (on est assimilés par la culture américaine)
  3. Souveraineté politique
  4. Constat d’échec et statu quo

Mais Bouchard offre une dernière option, qui m’ouvre les yeux. Il l’appelle le parti du désenchantement créateur ou bien du réalisme engagé. Si le Québec a été incapable de posséder le nouveau monde ou de retenir l’ancien, pourquoi ne pas simplement nous assumer : nous sommes des marginaux, des nomades ! Pas orphelins autant que bâtards, ensauvagés comme les indigènes rencontrés au début. Bouchard propose : « Au creux de son indigence, ce tiers monde, ce « pays chauve d’ancêtres » (Miron) en viendrait à enraciner une insolence qui serait une façon de se poser dans le monde et dans le Nouveau Monde. Ce serait sa manière d’accéder enfin à l’autonomie, à sa vérité, et peut-être à l’universel. » (p. 182).

Autrement dit, on arrête de se comparer aux autres, et on regarde notre vide identitaire comme une opportunité. Est-ce que ça se peut que les Québécois aient une opportunité unique de se dégager du trou de bouette occidental de la consommation et du paraître ? Est-ce que ça se peut que nous ayons une opportunité unique de développer une culture d’amour, de célébration et de collaboration entre les âges et les langues ? Mais je dois immédiatement ajouter que je ne vois pas comment ce regain d’énergie du bâtard peut être possible sans qu’il puise à une source inépuisable d’identité, la source de l’amour du Dieu trinitaire, qui transcende les cadres historiques, religieux et culturels. Sans ça, il me semble que nous n’aurons pas le choix de plutôt puiser dans notre réserve d’amertume et d’arrogance, ce qui nous ne mènera pas bien loin. Seul Jésus-Christ peut donner cette force au bâtard.  : « Jésus a donné sa vie pour nous, afin de nous libérer de tout mal. Il a voulu faire de nous un peuple pur, un peuple qui soit à lui, toujours prêt à faire le bien. » (Épître de Paul à Tite, Chapitre 2, verset 14).

Alors les Québécois seront des bâtards aimés, ni américains ni européens, mais créés à l’image de Dieu et engagés à la restauration du monde. Et nous serons alors peut-être les premiers occidentaux à bâtir l’église au 21 siècle, sans s’appuyer ni sur un héritage religieux ni sur un héritage culturel de longue date. Nous serons peut-être la première « collectivité neuve » avec qui les autres nations bâtardes du monde pourront s’identifier et avec qui elles auront envie de changer le monde…

Pour ceux qui veulent lire l’extrait en entier, le voici: « Ainsi le Québec trouverait sa vocation naturelle en récusant les chimères des deux mondes qui de toute manière lui échappent et en se constituant comme culture des interstices, en recherchant son monde interlope par des chemins obliques.  Un tiers-monde, en effet, mais moins par sa pauvreté que par son excentricité.  En sorte que la perte et le deuil de ses deux univers de référence en fassent non pas un orphelin, qui serait voué éternellement au commentaire nostalgique et stérile d’une privation ou d’une absence, mais carrément un bâtard: encouragé comme au début (à l’image et dans le sillage de ses devanciers indigènes et européens), s’abreuvant à toutes les sources proches ou lointaines, mêlant et dissipant tous ses héritages, répudiant ses ancêtres réels, imaginaires et virtuels, il s’inventerait dans cette position originelle un destin original qu’il pourrait enfin tutoyer, dans l’insouciance des ruptures et des continuités.  Non pas un bâtard de la culture, mais une culture et, pourquoi pas, un paradigme du bâtard.  Au creux de son indigence, ce tiers-monde, ce « pays chauve d’ancêtres » (Miron) en viendrait à enraciner une insolence qui serait une façon de se poser dans le monde et dans le Nouveau Monde.  Ce serait sa manière d’accéder enfin à l’autonomie, à sa vérité, et peut-être à l’universel. » (G. Bouchard, Genèse des nations et cultures du nouveau monde, Boréal, Montréal, p. 182)

 

écrit par Jacob Mathieu